16/05/2007
16 QUESTIONS SUR LE MAL
ARTICLE 7 : L'IGNORANCE EST-ELLE UN PÉCHÉ ?
Objections :
Il semble que non.
1. Les opposés appartiennent en effet au même genre; c'est pourquoi saint Augustin dit dans le traité de la Trinité V, 7 que "homme" et "non homme" se disent tous deux selon la substance. Or l'ignorance s'oppose à la science, et la science relève du genre des habitus, donc l'ignorance également. Mais le péché ne relève pas du genre des habitus, mais plutôt du genre des actes, car "le péché est une action, une parole ou un désir contre la loi de Dieu". L'ignorance n'est donc pas un péché.
2. De plus, la grâce s'oppose plus au péché que la science, car la science peut exister avec le péché, mais non la grâce. Or la privation de la grâce n'est pas un péché, mais une peine. Donc l'ignorance, qui est la privation de la science, n'est pas non plus un péché, mais plutôt une peine.
3. De plus, il est dit dans les Règles de la Théologie qu'aucune privation ne mérite récompense ni peine. Mais tout péché mérite une peine. Aucune privation n'est donc un péché; or l'ignorance est une privation, elle n'est donc pas un péché.
4. De plus, nous différons des bêtes par la raison. Si l'on enlève donc ce qui appartient à la raison, seul demeure ce qui nous est commun avec les bêtes. Or il n'y a pas de péché chez les bêtes. Donc chez nous l'ignorance, qui enlève ce qui appartient à la raison, n'est pas un péché.
5. De plus, si quelque ignorance est péché, il est nécessaire que cette ignorance soit volontaire, et elle est donc précédée d'un acte de volonté. Mais lorsque la volonté précède l'ignorance, c'est dans cette volonté même d'ignorer que consiste le péché. Donc l'ignorance n'est pas un péché, mais la volonté d'ignorer.
6. De plus, saint Augustin dit dans les Rétractations: "Celui qui a péché sans le savoir, ce n'est pas sans vérité que l'on dit qu'il a péché involontairement, quoique ce qu'il a fait sans le savoir, il l'a fait cependant volontairement, car il a voulu l'acte du péché." C'est donc dans le seul acte de la volonté que se trouve le péché. L'ignorance elle-même n'est pas un péché.
7. De plus, saint Augustin dit, dans le Libre Arbitre III, 19 "Il ne t'est pas imputé à faute d'ignorer malgré toi, mais seulement d'avoir négligé de savoir." Donc c'est la négligence même de la science qui est un péché, et non l'ignorance.
8. De plus, tout péché est soit un acte choisi par la volonté, soit un acte commandé par elle. Or l'ignorance n'est pas élicitée par la volonté, puisqu'elle n'est pas dans la volonté mais dans l'intelligence; de même, elle n'est pas impérée par la volonté: l'ignorance, en effet, ne peut être voulue, car tous les hommes désirent naturellement savoir.
9. De plus, tout péché est volontaire. Or il n'y a de volontaire que dans le connaissant, comme il est dit dans l'Éthique III, 4. Donc l'ignorance, qui exclut la connaissance, ne peut être un péché.
10. De plus, tout péché est effacé par la pénitence. Or l'ignorance demeure après la pénitence.
11. De plus, aucun péché ne demeure quant à l'acte, ni ne passe quant à la culpabilité, si ce n'est le péché originel. Or l'ignorance demeure quant à l'acte, même si la culpabilité a disparu. Étant donc donné qu'elle n'est pas le péché originel, car il s'ensuivrait qu'alors elle existerait chez tous les hommes, il semble qu'elle ne soit pas un péché.
12. De plus, l'ignorance demeure continuellement chez l'ignorant. Si donc l'ignorance était un péché, il s'ensuivrait qu'à chaque instant, l'ignorant pèche rait une infinité de fois.
Cependant :
1. Il est dit, dans la Première Épître aux Corinthiens 14, 38 "Celui qui ignore, on l'ignorera", à savoir par la réprobation. Or une telle réprobation est due au péché. Donc l'ignorance est un péché.
2. De plus, saint Augustin dit, dans le Libre Arbitre, que la sottise consiste "en l'ignorance vicieuse de ce qu'il faut désirer et de ce qu'il faut fuir". Or tout ce qui est vicieux est un péché. Donc il existe quelque ignorance qui est un péché.
Réponse :
Il existe une différence entre l'absence de science, l'ignorance et l'erreur. Car l'absence de science implique simplement le fait de ne pas savoir. L'ignorance, par contre, signifie parfois la privation de science, et en ce sens, ne consiste en rien d'autre que de manquer du savoir qu'il convient naturellement de posséder ce qui relève de la raison de toute privation. Il arrive parfois également que l'ignorance comporte quelque opposition à la science, et l'on parle d'une ignorance causée par une disposition perverse, par exemple lorsque quelqu'un possède l'habitus de principes faux et d'opinions erronées, qui le détournent de la science de la vérité. Quant à l'erreur, elle consiste à reconnaître pour vrai ce qui est faux; aussi ajoute-t-elle un acte à l'ignorance, car il peut y avoir ignorance sans que l'on porte un jugement sur ce que l'on ne sait pas, et dans ce cas, on est ignorant mais pas dans l'erreur; mais dès que l'on porte un jugement faux sur ce que l'on ignore, on est dit alors proprement dans l'erreur.
Et parce que le péché consiste en un acte, l'erreur a de toute évidence raison de péché. Ce n'est pas, en effet, sans présomption que quelqu'un porte un juge ment sur ce qu'il ignore, et surtout dans les domaines où existe un danger de se tromper. Mais l'absence de science ne comporte de soi raison ni de peine ni de faute: car, que l'on ignore ce qu'il ne nous convient pas de savoir, ou ce que l'on n'est pas capable de savoir, cela n'est ni une faute ni une peine. Aussi cette absence de science existe-t-elle chez les anges bienheureux, comme le dit Denys dans la Hiérarchie Ecclésiastique. Quant à l'ignorance, elle a de soi raison de peine, mais toute ignorance n'a pas raison de faute, car ignorer ce que l'on n'est pas tenu de savoir ne comporte pas de faute, tandis que l'ignorance qui fait ignorer ce qu'on est tenu de savoir ne va pas sans péché. Or chacun est tenu de savoir ce qui lui permet de se diriger dans ses propres actions. Aussi tout homme est-il tenu de savoir les vérités qui relèvent de la foi, parce que la foi dirige l'intention, et les préceptes du décalogue, grâce auxquels il peut éviter les péchés et faire le bien: aussi ont-ils été promulgués par Dieu devant tout le peuple comme le rap porte l'Exode 20, 22, tandis que Moïse et Aaron apprirent du Seigneur les éléments plus secrets de la loi. Outre cela, chacun est tenu de savoir ce qui a trait à son office, ainsi l'évêque ce qui regarde sa charge épiscopale, et le prêtre ce qui regarde sa charge sacerdotale, et ainsi pour les autres. Et l'ignorance de ces points ne va pas sans faute.
On peut donc considérer une telle ignorance à un triple point de vue: d'une part en elle-même, et à ce point de vue, elle n'a pas raison de faute, mais de peine. Car on a dit plus haut que le mal de la faute consiste en la privation d'ordre dans un acte, alors que le mal de la peine consiste en une privation de perfection dans le sujet qui agit; aussi la privation de la grâce ou de la science, considérée en tant que telle, a-t-elle raison de peine. D'autre part, on peut considérer cette ignorance par rapport à sa cause. De même en effet que la cause de la science consiste dans l'application de l'âme au savoir, de même la cause de l'ignorance consiste à ne pas appliquer l'âme au savoir, et le fait même de ne pas l'appliquer à connaître ce que l'on est tenu de savoir est un péché d'omission. Aussi, si cette privation est envisagée avec la cause qui la précède, il y aura péché actuel, de la manière dont on dit que l'omission est un péché. Cette ignorance peut s'envisager enfin par rapport à sa conséquence, elle est alors parfois cause de péché, comme on l'a dit plus haut.
L'ignorance peut aussi avoir un rapport avec le péché originel, comme le dit Hugues de Saint-Victor (Des sacrements I, part. VII, 27, 28, 29). Voici comment il faut l'entendre: il y a dans le péché originel un élément formel, la privation de justice originelle, qui concerne la volonté ; en effet, de même que par la justice originelle, qui unissait la volonté à Dieu, se produisait un certain rejaillissement de perfection sur les autres facultés, de sorte que l’intelligence était éclairée par la connaissance de la vérité, et que l’irascible et le concupiscible recevaient leur rectitude de la raison, de même, à cause de la perte de la justice originelle par la volonté, la connaissance de la vérité fait défaut dans l’intelligence, ainsi que la rectitude dans l’irascible et le concupiscible. Ainsi, l’ignorance et le foyer de péché sont-ils les éléments matériels du péché originel, et de même la conversion au bien passager dans le péché actuel.
Solutions des objections :
1. La privation de la science et de la grâce a raison de faute, dans la mesure où elles sont comprises en même temps que leur cause, qui appartient au genre des actes : en effet, ne pas agir et agir sont compris dans le même genre, selon le principe de saint Augustin.
2 et 3. Et par là apparaît également la solution aux objections 2 et 3.
4. Bien que l’ignorance prive d’une certaine perfection de la raison, elle ne supprime cependant pas la raison elle-même, par laquelle nous différons des bêtes. C’est pourquoi l’argument ne vaut pas.
5. La racine de tout péché réside dans la volonté, comme on l’a dit plus haut. Il ne s’ensuit pas pour autant que l’acte voulu ne soit pas un péché. Aussi il ne s’ensuit pas non plus que l’ignorance ne soit pas un péché, bien que la racine du péché réside dans la volonté d’ignorer.
6. Saint Augustin parle ici du péché qui est commis par ignorance. Mais ce péché consiste parfois dans la seule volonté de l’acte, et non dans l’ignorance elle-même: on a dit en effet plus haut que toute ignorance n’est pas un péché, alors même qu’elle est cause de péché.
7. L’ignorance qui est tout à fait involontaire n’est pas un péché, et c’est ce que dit saint Augustin : «Il ne t’est pas imputé à faute d’ignorer malgré toi. » Cependant, en ajoutant: «Mais tu es coupable si tu as négligé d’apprendre », il donne à comprendre que l’ignorance a de quoi constituer un péché, à cause de la négligence qui la précède, et qui n’est autre que de ne pas appliquer son esprit à savoir ce que l’on est tenu de savoir.
8. Rien ne s'oppose à ce qu’une réalité soit voulue en elle-même et naturelle ment, et qu’on ne la veuille cependant pas à cause de quelque circonstance. Ainsi celui qui veut naturellement que soit conservée l’intégrité de son corps veut parfois cependant qu’on lui coupe une main malade, s’il craint de mettre à cause d’elle tout son corps en danger. Et de même, l’homme veut naturellement la science, mais à cause du travail nécessaire pour apprendre, ou afin de ne pas être empêché de commettre le péché qu’il aime, il y renonce. Et ainsi, l’ignorance est commandée d’une certaine façon par la volonté.
9. Bien que l’ignorant ne connaisse pas ce qu’il ignore, il connaît cependant, soit son ignorance elle-même, soit la raison pour laquelle il n’y renonce pas ; et ainsi, l’ignorance peut être un péché volontaire.
10. Bien que l’ignorance demeure après la pénitence, la culpabilité de l’ignorance est cependant supprimée.
11. Le péché d’ignorance ne consiste pas dans la seule privation de la science, mais dans cette privation prise en même temps que la cause qui l’a précédée, c’est-à-dire la négligence d’apprendre. Et si cette négligence demeurait dans son acte, la culpabilité ne disparaîtrait pas. Il existe cependant une ignorance avec laquelle nous naissons tous, et qui appartient d'une certaine façon au péché originel, comme il a été dit.
12. De même que, dans les autres péchés d'omission, on ne pèche pas continuellement quand on n'agit pas, mais seulement au moment où l'on est tenu d'agir, il faut dire de même à propos de l'ignorance.
Objections :
Il semble que non.
1. Les opposés appartiennent en effet au même genre; c'est pourquoi saint Augustin dit dans le traité de la Trinité V, 7 que "homme" et "non homme" se disent tous deux selon la substance. Or l'ignorance s'oppose à la science, et la science relève du genre des habitus, donc l'ignorance également. Mais le péché ne relève pas du genre des habitus, mais plutôt du genre des actes, car "le péché est une action, une parole ou un désir contre la loi de Dieu". L'ignorance n'est donc pas un péché.
2. De plus, la grâce s'oppose plus au péché que la science, car la science peut exister avec le péché, mais non la grâce. Or la privation de la grâce n'est pas un péché, mais une peine. Donc l'ignorance, qui est la privation de la science, n'est pas non plus un péché, mais plutôt une peine.
3. De plus, il est dit dans les Règles de la Théologie qu'aucune privation ne mérite récompense ni peine. Mais tout péché mérite une peine. Aucune privation n'est donc un péché; or l'ignorance est une privation, elle n'est donc pas un péché.
4. De plus, nous différons des bêtes par la raison. Si l'on enlève donc ce qui appartient à la raison, seul demeure ce qui nous est commun avec les bêtes. Or il n'y a pas de péché chez les bêtes. Donc chez nous l'ignorance, qui enlève ce qui appartient à la raison, n'est pas un péché.
5. De plus, si quelque ignorance est péché, il est nécessaire que cette ignorance soit volontaire, et elle est donc précédée d'un acte de volonté. Mais lorsque la volonté précède l'ignorance, c'est dans cette volonté même d'ignorer que consiste le péché. Donc l'ignorance n'est pas un péché, mais la volonté d'ignorer.
6. De plus, saint Augustin dit dans les Rétractations: "Celui qui a péché sans le savoir, ce n'est pas sans vérité que l'on dit qu'il a péché involontairement, quoique ce qu'il a fait sans le savoir, il l'a fait cependant volontairement, car il a voulu l'acte du péché." C'est donc dans le seul acte de la volonté que se trouve le péché. L'ignorance elle-même n'est pas un péché.
7. De plus, saint Augustin dit, dans le Libre Arbitre III, 19 "Il ne t'est pas imputé à faute d'ignorer malgré toi, mais seulement d'avoir négligé de savoir." Donc c'est la négligence même de la science qui est un péché, et non l'ignorance.
8. De plus, tout péché est soit un acte choisi par la volonté, soit un acte commandé par elle. Or l'ignorance n'est pas élicitée par la volonté, puisqu'elle n'est pas dans la volonté mais dans l'intelligence; de même, elle n'est pas impérée par la volonté: l'ignorance, en effet, ne peut être voulue, car tous les hommes désirent naturellement savoir.
9. De plus, tout péché est volontaire. Or il n'y a de volontaire que dans le connaissant, comme il est dit dans l'Éthique III, 4. Donc l'ignorance, qui exclut la connaissance, ne peut être un péché.
10. De plus, tout péché est effacé par la pénitence. Or l'ignorance demeure après la pénitence.
11. De plus, aucun péché ne demeure quant à l'acte, ni ne passe quant à la culpabilité, si ce n'est le péché originel. Or l'ignorance demeure quant à l'acte, même si la culpabilité a disparu. Étant donc donné qu'elle n'est pas le péché originel, car il s'ensuivrait qu'alors elle existerait chez tous les hommes, il semble qu'elle ne soit pas un péché.
12. De plus, l'ignorance demeure continuellement chez l'ignorant. Si donc l'ignorance était un péché, il s'ensuivrait qu'à chaque instant, l'ignorant pèche rait une infinité de fois.
Cependant :
1. Il est dit, dans la Première Épître aux Corinthiens 14, 38 "Celui qui ignore, on l'ignorera", à savoir par la réprobation. Or une telle réprobation est due au péché. Donc l'ignorance est un péché.
2. De plus, saint Augustin dit, dans le Libre Arbitre, que la sottise consiste "en l'ignorance vicieuse de ce qu'il faut désirer et de ce qu'il faut fuir". Or tout ce qui est vicieux est un péché. Donc il existe quelque ignorance qui est un péché.
Réponse :
Il existe une différence entre l'absence de science, l'ignorance et l'erreur. Car l'absence de science implique simplement le fait de ne pas savoir. L'ignorance, par contre, signifie parfois la privation de science, et en ce sens, ne consiste en rien d'autre que de manquer du savoir qu'il convient naturellement de posséder ce qui relève de la raison de toute privation. Il arrive parfois également que l'ignorance comporte quelque opposition à la science, et l'on parle d'une ignorance causée par une disposition perverse, par exemple lorsque quelqu'un possède l'habitus de principes faux et d'opinions erronées, qui le détournent de la science de la vérité. Quant à l'erreur, elle consiste à reconnaître pour vrai ce qui est faux; aussi ajoute-t-elle un acte à l'ignorance, car il peut y avoir ignorance sans que l'on porte un jugement sur ce que l'on ne sait pas, et dans ce cas, on est ignorant mais pas dans l'erreur; mais dès que l'on porte un jugement faux sur ce que l'on ignore, on est dit alors proprement dans l'erreur.
Et parce que le péché consiste en un acte, l'erreur a de toute évidence raison de péché. Ce n'est pas, en effet, sans présomption que quelqu'un porte un juge ment sur ce qu'il ignore, et surtout dans les domaines où existe un danger de se tromper. Mais l'absence de science ne comporte de soi raison ni de peine ni de faute: car, que l'on ignore ce qu'il ne nous convient pas de savoir, ou ce que l'on n'est pas capable de savoir, cela n'est ni une faute ni une peine. Aussi cette absence de science existe-t-elle chez les anges bienheureux, comme le dit Denys dans la Hiérarchie Ecclésiastique. Quant à l'ignorance, elle a de soi raison de peine, mais toute ignorance n'a pas raison de faute, car ignorer ce que l'on n'est pas tenu de savoir ne comporte pas de faute, tandis que l'ignorance qui fait ignorer ce qu'on est tenu de savoir ne va pas sans péché. Or chacun est tenu de savoir ce qui lui permet de se diriger dans ses propres actions. Aussi tout homme est-il tenu de savoir les vérités qui relèvent de la foi, parce que la foi dirige l'intention, et les préceptes du décalogue, grâce auxquels il peut éviter les péchés et faire le bien: aussi ont-ils été promulgués par Dieu devant tout le peuple comme le rap porte l'Exode 20, 22, tandis que Moïse et Aaron apprirent du Seigneur les éléments plus secrets de la loi. Outre cela, chacun est tenu de savoir ce qui a trait à son office, ainsi l'évêque ce qui regarde sa charge épiscopale, et le prêtre ce qui regarde sa charge sacerdotale, et ainsi pour les autres. Et l'ignorance de ces points ne va pas sans faute.
On peut donc considérer une telle ignorance à un triple point de vue: d'une part en elle-même, et à ce point de vue, elle n'a pas raison de faute, mais de peine. Car on a dit plus haut que le mal de la faute consiste en la privation d'ordre dans un acte, alors que le mal de la peine consiste en une privation de perfection dans le sujet qui agit; aussi la privation de la grâce ou de la science, considérée en tant que telle, a-t-elle raison de peine. D'autre part, on peut considérer cette ignorance par rapport à sa cause. De même en effet que la cause de la science consiste dans l'application de l'âme au savoir, de même la cause de l'ignorance consiste à ne pas appliquer l'âme au savoir, et le fait même de ne pas l'appliquer à connaître ce que l'on est tenu de savoir est un péché d'omission. Aussi, si cette privation est envisagée avec la cause qui la précède, il y aura péché actuel, de la manière dont on dit que l'omission est un péché. Cette ignorance peut s'envisager enfin par rapport à sa conséquence, elle est alors parfois cause de péché, comme on l'a dit plus haut.
L'ignorance peut aussi avoir un rapport avec le péché originel, comme le dit Hugues de Saint-Victor (Des sacrements I, part. VII, 27, 28, 29). Voici comment il faut l'entendre: il y a dans le péché originel un élément formel, la privation de justice originelle, qui concerne la volonté ; en effet, de même que par la justice originelle, qui unissait la volonté à Dieu, se produisait un certain rejaillissement de perfection sur les autres facultés, de sorte que l’intelligence était éclairée par la connaissance de la vérité, et que l’irascible et le concupiscible recevaient leur rectitude de la raison, de même, à cause de la perte de la justice originelle par la volonté, la connaissance de la vérité fait défaut dans l’intelligence, ainsi que la rectitude dans l’irascible et le concupiscible. Ainsi, l’ignorance et le foyer de péché sont-ils les éléments matériels du péché originel, et de même la conversion au bien passager dans le péché actuel.
Solutions des objections :
1. La privation de la science et de la grâce a raison de faute, dans la mesure où elles sont comprises en même temps que leur cause, qui appartient au genre des actes : en effet, ne pas agir et agir sont compris dans le même genre, selon le principe de saint Augustin.
2 et 3. Et par là apparaît également la solution aux objections 2 et 3.
4. Bien que l’ignorance prive d’une certaine perfection de la raison, elle ne supprime cependant pas la raison elle-même, par laquelle nous différons des bêtes. C’est pourquoi l’argument ne vaut pas.
5. La racine de tout péché réside dans la volonté, comme on l’a dit plus haut. Il ne s’ensuit pas pour autant que l’acte voulu ne soit pas un péché. Aussi il ne s’ensuit pas non plus que l’ignorance ne soit pas un péché, bien que la racine du péché réside dans la volonté d’ignorer.
6. Saint Augustin parle ici du péché qui est commis par ignorance. Mais ce péché consiste parfois dans la seule volonté de l’acte, et non dans l’ignorance elle-même: on a dit en effet plus haut que toute ignorance n’est pas un péché, alors même qu’elle est cause de péché.
7. L’ignorance qui est tout à fait involontaire n’est pas un péché, et c’est ce que dit saint Augustin : «Il ne t’est pas imputé à faute d’ignorer malgré toi. » Cependant, en ajoutant: «Mais tu es coupable si tu as négligé d’apprendre », il donne à comprendre que l’ignorance a de quoi constituer un péché, à cause de la négligence qui la précède, et qui n’est autre que de ne pas appliquer son esprit à savoir ce que l’on est tenu de savoir.
8. Rien ne s'oppose à ce qu’une réalité soit voulue en elle-même et naturelle ment, et qu’on ne la veuille cependant pas à cause de quelque circonstance. Ainsi celui qui veut naturellement que soit conservée l’intégrité de son corps veut parfois cependant qu’on lui coupe une main malade, s’il craint de mettre à cause d’elle tout son corps en danger. Et de même, l’homme veut naturellement la science, mais à cause du travail nécessaire pour apprendre, ou afin de ne pas être empêché de commettre le péché qu’il aime, il y renonce. Et ainsi, l’ignorance est commandée d’une certaine façon par la volonté.
9. Bien que l’ignorant ne connaisse pas ce qu’il ignore, il connaît cependant, soit son ignorance elle-même, soit la raison pour laquelle il n’y renonce pas ; et ainsi, l’ignorance peut être un péché volontaire.
10. Bien que l’ignorance demeure après la pénitence, la culpabilité de l’ignorance est cependant supprimée.
11. Le péché d’ignorance ne consiste pas dans la seule privation de la science, mais dans cette privation prise en même temps que la cause qui l’a précédée, c’est-à-dire la négligence d’apprendre. Et si cette négligence demeurait dans son acte, la culpabilité ne disparaîtrait pas. Il existe cependant une ignorance avec laquelle nous naissons tous, et qui appartient d'une certaine façon au péché originel, comme il a été dit.
12. De même que, dans les autres péchés d'omission, on ne pèche pas continuellement quand on n'agit pas, mais seulement au moment où l'on est tenu d'agir, il faut dire de même à propos de l'ignorance.
09:00 Publié dans LE RELIGIEUX - Mot de l'aumonier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : blabla de filles, femme, actualité, politique, catholicisme, religion, christianisme



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